Etty Hillesum (Middelburg 1914 – Auschwitz 1943)
Etty Hillesum est une jeune femme de 26 ans issue de la moyenne bourgeoisie hollandaise par son père et russe par sa mère. Son père s’est efforcé de rompre avec ses origines sociales modestes par l’étude et le travail. Destiné à une carrière rabbinique, il choisit l’apprentissage des langues anciennes – latin et grec - qu’il finit par enseigner lui-même avant de devenir proviseur de lycée. La mère d’Etty Hillesum a échappé aux pogromes russes en arrivant à pied aux Pays-Bas. Leurs deux fils aînés sont atteints de troubles schizophrènes profonds dont l’origine remonte sans doute à des membres de la branche paternelle de la famille : Jaap est médecin, Misha est un pianiste de génie. Etty Hillesum étudie le droit et les langues slaves ; elle se passionne pour le russe, la littérature et pour Rilke. Ses convictions politiques sont à gauche mais elle n’est pas militante ; son judaïsme est discret mais sincère ; sa vie de femme est débridée et ses fréquentations souvent proches du milieu artistique. La rencontre décisive avec le thérapeute Julius Spier l’oriente vers la psychanalyse jungienne et vers la spiritualité. L’analyse qu’elle entreprend avec lui, lui donne une autre clé de lecture de la Bible et la plonge dans les arcanes de l’âme humaine à travers la discipline de la chirologie. Etty Hillesum commence dès lors à écrire un Journal pour résoudre les blocages qui entravent sa vie de femme et sa vie d’artiste. Consciente de son talent et de son savoir, elle se projette dans un avenir d’écrivaine.
Etty Hillesum est engagée par le Conseil Juif en tant qu’assistante sociale au moment où elle reçoit sa convocation pour la déportation. Elle se porte ensuite volontaire au camp d’internement de Westerbork où elle tente d’accompagner les futurs déportés dans un dernier geste d’humanité. Aucun membre de la famille Hillesum n’est revenu des camps d’extermination.
Etty Hillesum a confié son Journal à une amie avec la recommandation de le transmettre à l’un de ses anciens amants et auteur, Klass Smelik, dans l’espoir qu’il soit publié. Il faudra attendre la génération suivante, pour que le fils de Klaas Smelik exauce le vœu de son père et celui d’Etty Hillesum. Aujourd’hui traduit dans le monde entier, le Journal d’Etty Hillesum donne lieu à des représentations théâtrales, une série télévisée (« Etty », Hagaï Levi, 2026), des études universitaires innombrables, un centre d’études aux Pays-Bas. Il traverse le temps, les frontières et tous les clivages. La spiritualité d’Etty Hillesum sensibilise toutes les confessions et tous les publics.
Charlotte Salomon (Berlin 1917 – Auschwitz 1943)
Charlotte Salomon est une jeune femme de 23 ans issue de la grande bourgeoisie juive berlinoise. Son père est chirurgien et l’auteur d’une étude sur le diagnostic du cancer du sein par imagerie à l’origine de la mammographie. Sa mère Franciska est musicienne. Issue d’une famille à l’hérédité chargée, elle se suicide lorsque Charlotte Salomon a 9 ans. Pour épargner l’enfant, on lui cache l’origine du décès et on la distrait en l’emmenant en voyage. Charlotte Salomon développe très tôt une forte sensibilité à l’art (musique, littérature, dessin, cinéma, photographie). Lorsque 4 ans plus tard son père se remarie avec la célèbre cantatrice Paula Lindberg, elle accède à un univers culturel et surtout musical de très haut niveau. Sous l’impulsion de son professeur de chant, Alfred Wolsohn, elle prend aussi conscience de son talent de peintre. Ell est alors étudiante à l’Académie des Beaux-Arts malgré les restrictions liées aux mesures anti-juives. Mais au lendemain de la Nuit de Cristal (novembre 1938), Charlotte Salomon est contrainte de rejoindre ses grands-parents maternels dans le sud de la France. Ne supportant pas l’arrivée imminente des Allemands, sa grand-mère se suicide en 1940. Charlotte apprend également le suicide de sa mère lorsqu’elle était enfant et se retrouve face à un dilemme existentiel : succomber elle aussi à sa mélancolie maladive et au suicide ou renaître à la vie à travers la peinture.
Vie ? Ou Théâtre ? nait sous les pinceaux de Charlotte Salomon sous la forme d’un Singspiel, une « opérette » qui mêle plus de 1200 dessins, des textes et de la musique. Une œuvre incandescente qui se regarde, se lit et s’écoute et qui cristallise son talent et sa personnalité d’artiste. Charlotte Salomon y effectue un travail d’introspection d’une profondeur salvatrice. Elle confie son œuvre au Dr Moridis quelques jours avant d’être déportée avec son mari, Alexandre Nagler ; elle avait 26 ans et était enceinte de 5 mois.
Vie ? Ou théâtre ? est conservé au Musée d’Histoire juive d’Amsterdam. La personnalité et le talent de son auteure a inspiré des cinéastes (Frans Weisz), des réalisateurs de documentaires (Delphine et Muriel Coulin « Charlotte Salomon, la jeune fille et la vie ») 2025), de films d’animation (« Charlotte » de Tahir Rana et Eric Warin 2022), de courts-métrages (Yael Lotem « Death and the Maiden », Doc Aviv 2014), des écrivains (David Foenkinos, Charlotte, Prix Goncourt Lycéens 2014), des curateurs de musées en France et à travers le monde (expositions au Majh, au musée de Nice, au mémorial de Bobigny…)
Hélène Berr (Paris 1921 – Bergen-Belsen 1944)
Hélène Berr est une jeune femme de 21 ans issue de la grande bourgeoisie juive française dont elle en partage toutes les valeurs : laïque, républicaine, patriote et philanthrope, au judaïsme de cœur, sincère et discret. Diplômée en langue et littérature anglaises à la Sorbonne, elle est aussi musicienne. Aux heures les plus belles et les plus sombres de sa courte vie, son violon se fait expression de son âme. Hélène Berr avait déposé un sujet de thèse de doctorat sur le poète anglais John Keats lorsque les lois antijuives lui ferment définitivement les portes de l’université. Sa bibliographie pour les seules années couvertes par son Journal (1942-1944) est impressionnante par sa diversité – classiques et contemporains, romanciers et poètes, français et étrangers – par sa qualité et sa quantité – pas moins de 40 titres. Remarqué dès ses jeunes années, son talent d’écriture se confirme pleinement tant par l’excellence de ses résultats universitaires, que dans sa correspondance avec son amie Odile Neuburger récemment publiée et dans son Journal. D’une culture immense et raffinée, d’un tempérament romantique et gracieux, Hélène Berr est aussi un modèle d’intégrité morale et de courage. Son journal est un acte de résistance en tant que témoignage à dire l’urgence absolue face à la politique d’extermination des juifs d’Europe par les nazis : il faut que le monde sache. Et ses prises de position sont aussitôt suivies d’actes : Hélène Berr s’engage auprès de L’Entraide Temporaire, de l’UGIF (Union Générale Israélite de France) et est responsable d’un patronage d’enfants auprès des orphelins de Neuilly. Elle œuvre sans relâche auprès des plus démunis. A l’heure où la fuite ou la clandestinité étaient encore possibles, Hélène Berr - et ses parents - choisissent de rester à Paris et de se confronter à cette souffrance pour la conjurer. Ils seront tous les trois déportés et assassinés. Ses deux sœurs aînées – Yvonne et Denise – et son jeune frère Jacques, survivront.
Hélène Berr avait 24 ans. A sa demande, son Journal a été remis à son fiancé Jean Morawiecki après-guerre. Publié en 2008 grâce à sa nièce Mariette Job, préfacé par Patrick Modiano, il est aujourd’hui présent dans 27 pays et fait l’objet de nombreuses manifestations culturelles : lectures musicales, représentations théâtrales (Pour l’éternité, Hélène Berr et Odile Neuburger, Virginie Bienaimé, Festival off d’Avignon 2026), enseignements dans le primaire et le secondaire, expositions (Mémorial de la Shoah), conférences (Tel Aviv, Amsterdam, Berlin, Paris), documentaire (Hélène Berr, une jeune fille dans Paris occupé, Jérôme Prieur, 2013), d’un opéra (Bernard Focroulle) de publications (Dans les pas d’Hélène Berr, Mariette Job. Se souvenir d’Hélène Berr, sous la direction de Mariette Job et Karine Barnaès-Bénichou, Fayard 2021)





